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ITSIK ELBAZ

Antichambre, je suis de passage...

Accepte d'être traversé. Nu. Prends le temps, le laisser se jouer de toi. Ils sont des galaxies étrangères l'une à l'autre. Ce qui se joue, ce que tu dois jouer, c'est l'univers et l'atome, infiniment grand ou petit, pas d'entre deux, surtout pas. L'acteur-trou, rempli par des mots simples, essentiels, purs. Dès que je « pense » le texte, c'est faux, je l'entends.

L'eau. Pureté de l'eau.

Plus que jamais, être centré. Le texte est grand, je suis petit. Si, comme le dit Racine, il ne se passe « rien » alors quel est le combat à mener ? Qui peut être touché aujourd'hui par ces amours infinies ? Je ne comprends pas où je dois m'investir, je me raccroche à la seule chose que je crois savoir : Antiochus est amoureux.

Nous sommes au plus loin de l'origine du trou noir, nous sommes là où le temps s'étire, s'arrête presque.

Mes premiers mots, ceux du spectacle, sont « Arrêtons un moment. » ; je souhaite suspendre le temps, que voir Bérénice (en tant que spectateur) ce pourrait être la chance pendant deux heures de suspendre le cours du temps, ensemble.

Puisqu'on ne peut se jeter dans les bras de l'être aimé, on se cogne aux murs, on se fait mal. L'amour est conscient, raisonné. Non c'est faux, il n'est pas raisonné ; il est empêché.

Le sexe est absent.

Conscience du destin. Antiochus, c'est l'extrême conscience de son destin. Sa tragédie c’est l'interdiction de l'espoir, interdiction de la colère, interdiction de soi. Oubli de soi. Sacrifice pour l'être aimé, sans plaisir égoïste, sans en retirer de satisfaction. Le spectacle démarre, je suis déjà à terre, et je ne me relèverai pas.

Perdu à l'intérieur d'une scène, je ne voyais plus le chemin pour continuer, je me suis tourné vers Renaud, dans ses yeux se trouvait la réponse. Son regard m'a consolé.

Trois routes qui ne se croiseront pas. Contrariées sont les âmes, dévastés seront les corps. Très infimes vibrations.

D'habitude, j'associe une musique, le plus souvent une chanson, à mon rôle. Ici, je n'en trouve pas, alors je me sens seul.

Anne-Pascale et Vincent ont improvisé un mouvement pendant leur grande scène de l'acte IV, ça m'a soufflé, j'ai retenu ma respiration en même temps qu'eux.

Elle tombait, il l’a rattrapée, elle a parlé. Et moi j’ai pleuré.



VINCENT BONILLO

Jusqu’à ce que cela touche,

Jusqu’à ce que les heures, les jours, les secondes se soient toutes ajoutées.

Jusqu’à ce que l’entier se livre d’un seul trait et d un seul bloc. Sans fard.

Juste les mots.

Mais avec cette petite fibre intime à faire résonner, sans place pour la marge,

au milieu et juste en face.

Avec cette petite vibration sous la langue, à la limite et sur le fil.

Avec  la  respiration, le froid, le chaud, les bras, la bouche, les mains.

Sur le billard et plus encore.

Que tout y passe pour que cela parvienne à nouveau, pour que cela se torde et se détourne, pour que cela remonte, se casse et s’oublie, pour que cela  s’ajoute, parte, se perde, se brise et s’étale au plus large.

Et encore et à nouveau.

Petit ressac, chargé de quatre siècles dérivés.

Elle et lui, faces proches l’une de l’autre, qui  n’osent  se dire en vrai.

Et lui qui n’ose leur dire en vrai.

En l’état et sur la place, ils exposent devant nos yeux étonnés l’étendue des dégâts.

Pieds nus et sur le marbre, ils tentent l’explication, l’aveu.

Petites personnes  en grand.

Exposées, démantelées, impudiques et sensibles, enserrées dans l’étau de la  raison d’état, qui ne s’appartiennent pas, ou plus.

Elle et lui, et lui, amants interdits et confus, qui tentent et essayent du bout des lèvres, se lancent, font le pas, enjambent, enchaînent, écoutent résonner l’écho contre les murs. Mais rien. Tout se tait.

Et eux seuls, trop prompts à se troubler, avancent des malheurs qu’ils ne  peuvent reculer.

Grands maux pour mélodie ténue.

Car cela engage, cela coûte et donne le tournis. Car c’est bien sur le fil que cela  se joue,que cela s’éprouve. Quelques vers de trop et l’on perd pied. Presque ivres et grisés à la fin, exsangues, sans force et à nu, il faut tenter  de faire notre cette matière savante. Tenter de la tenir tout contre nous, au  chaud et au plus proche. Comme un serment secret et précieux à livrer  simplement sur la place et devant tout le monde.

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