Vous dites Jean-Paul Sartre. Vous ajoutez, son théâtre. Vous précisez Les mains sales ...

Et votre interlocuteur semble vous regarder en se demandant quelle mouche vous a piqué, comme si revenir vers l’une des pièces les plus emblématiques du théâtre français des années cinquante vous conduisait fatalement dans une impasse, celle d’un théâtre désuet et d’un temps révolu qui n’auraient aujourd’hui ni enseignement, ni plaisir à nous donner.

Et votre interlocuteur de critiquer la pièce, disant qu’elle fleure bon le classicisme, qu’il s’agit d’ailleurs plus d’une démonstration au service d’une thèse que d’une pièce, d’affirmer que les personnages qui la composent ne sont que des schémas ou des idées et qu’ils n’ont aucune identité singulière, et d’ajouter qu’elle fut créée par des acteurs issus du boulevard, et que l’auteur en fut satisfait, (c’est dire …)

Vous ne répondez rien, vous laissez dire, persuadé qu’il se trompe,

et pourtant incertain, vous relisez la pièce. Et vous vous dites

justement qu’elle déroge au classicisme, qu’elle échappe

à un genre spécifique, qu’elle relève à la fois du Lehrstück

brechtien, de la tragédie, de la comédie, voire même

parfois du vaudeville et du drame historique, que la

combinaison des genres offre à notre regard d’aujourd’hui

un matériau d’une belle richesse et un beau défi pour

la mise en scène ; que Marguerite Duras disait assez

juste quand elle pourfendait la pièce en la qualifiant

de « courtelino-shakespearienne » ; que, s’il faut,

pour que le théâtre advienne, « une catastrophe, un crime,

une promesse non tenue, une passion contrariée, un conflit,

une offense, un déni de justice, un malentendu, un abus de

pouvoir, une attente déçue, la violation d’un interdit,

un travers, un accident, un déficit, une trahison,

un reniement, une exclusion, une tromperie, une machination,

un empêchement », pas de doute, Les mains sales,

c’est bien du théâtre.

Vous vous dites qu’Hugo, l’assassin qui a dans sa valise pistolet

et photos d’enfance, et partage avec le Lorenzo de Musset le goût

de l’autodestruction, est justement une entité singulière, un être de chair et de sang, un « personnage » non réductible à une idée ; que Jessica, la femme-enfant qui s’accapare la douloureuse candeur de la Camille du film de Godard, qu’Olga, l’icône militante qui s’élève au rang d’une trempe cornélienne tant l’amour et l’obéissance la ravagent, et qu’Hoederer, l’ « homo politicus », l’emblème du père entre mort et désir et désir de mort, sont de la même veine, des figures théâtrales fortes et contradictoires qui échappent au seul entendement.

Vous découvrez que la pièce de Sartre a failli porter le titre Crime passionnel, que c’est la phrase de Saint-Just, « Nul ne gouverne innocemment », et l’assassinat de Trotski qui furent les déclencheurs de l’écriture. Vous vous dites qu’elle dépeint un monde où la saleté abrite l’honnêteté, l’idéalisme la folie meurtrière, et l’humanisme la compromission, que Sophocle y côtoie le boulevard et le polar, que l’action a beau se passer en Illyrie, vous ferez vôtres les mots de Jarry à propos d’Ubu et de la Pologne. Et que ce « tout » composite décrit durant trois alinéas vous parle, vous brûle, vous interroge, vous anime, et vous inquiète.

Vous vous dites enfin que c’est cette parole, ce feu, cette interrogation, cette excitation, cette inquiétude que vous voulez faire partager aux acteurs que vous réunirez, aux spectateurs à qui vous vous adresserez.

Vous n’avez plus qu’un objectif : mettre en scène Les mains sales.


Philippe SIREUIL


* Michel Vinaver, « Théâtre et bonheur », in Lexi/textes 11, Inédits et commentaires, Paris, L’Arche Éditeur / Théâtre National de la Colline, 2007, p. 247.

THRILLER POLITIQUE, TRAGEDIE, COMEDIE, DRAME HISTORIQUE, VAUDEVILLE  TOUS LES THEATRES COEXISTENT DANS LA PIECE DE SARTRE.



Nous sommes dans un temps, une guerre et un pays imaginés, à l’est de l’Europe. Le Parti est en crise. Menée par Hoederer, l’aile droite a ouvert des négociations avec la dictature fasciste et la droite nationaliste du pays pour le partage du pouvoir à la fin du conflit. L’aile gauche minoritaire se refuse à tout compromis et a décidé de supprimer le « social-traître ».

Accompagné de sa femme Jessica, Hugo, jeune intellectuel d'origine bourgeoise qui a réclamé le droit de passer à l’action directe, est dépêché comme secrétaire auprès de Hoederer, avec pour mission de l’abattre. Le vieux leader pragmatique impressionne le jeune militant idéaliste, et, au-delà de leurs divergences politiques, naît comme une amitié. Les jours passent. Jessica s’ennuie et Hugo s’embrouille. Trois balles dans le ventre plus tard, Hoederer meurt dans les bras de Jessica.

Assassinat politique ou crime passionnel ? C’est ce que devra déterminer Olga, deux ans plus tard, lorsque Hugo sort de prison. Les temps ont changé, la doctrine du Parti aussi. Hugo doit donc oublier son acte. Hugo supportera-t-il d’avoir tué un homme « pour rien » ?

Comme l’affirmait Sartre, ce n’est pas une pièce politique, mais une pièce sur la politique. Il s’empare de la scène pour y déposer des questions dont la portée est universelle et contemporaine : celle du compromis entre l’idéal et le réel, celle de la primauté de la fin sur les moyens, celle de la liberté de l’individu, celle de l’engagement, de sa nécessité comme de ses aveuglements.

Il y a quelque chose d’urgent dans une pièce. Il y a des personnages qui arrivent, qui disent : « Bonjour, comment vas-tu ? » et on sait que dans deux ou trois scènes, ils seront coincés dans une affaire urgente dont ils se sortiront probablement très mal. Ça c’est une chose qui, dans la vie, est rare. On n’est pas dans l’urgence ; on peut être sous le coup d’une grave menace, mais on n’est pas dans l’urgence. Tandis qu’on ne peut pas écrire une pièce sans qu’il y ait d’urgence. De sorte que le théâtre qu’on écrit vous met, quand il est joué, dans une espèce d’état d’urgence de tous les jours. »

Jean-Paul SARTRE,

in La Cérémonie des adieux suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre 1974,Gallimard, coll. Folio, 1987)

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